Bonjour à tous. L’auteur de ce blog m’a invité à intervenir dans ce blog dont il est l’auteur, et je le remercie éternellement pour cet incommensurable honneur qu’il me fait.

J’ai carte blanche, et il a été convenu que je ne parlerais ni de la vie de Benoît (bien qu’il y ait des choses intéressantes à divulguer), ni du Danemark, ni des tablets PC. Non, je compte plutôt en profiter pour publier des chroniques sur la société, sur les escargots, ainsi qu’une tragédie grecque.

Commençons aujourd’hui par la tragédie grecque. Comme toutes les tragédies grecques, celle-là a une portée morale, est pleine de rebondissements, finit mal et a pour titre le nom de l’héroïne : Eleucyde. Pas d’alexandrins, c’est beaucoup trop compliqué. C’est ma première pièce de théâtre donc j’espère que vous serez indulgents sur les maladresses, le manque d’intérêt, ou la médiocrité en général. Ci-dessous, la première scène du premier acte (version alpha). La suite viendra petit à petit.

L’action se déroule sur une plate-forme pétrolière.

Personnages :

Eleucyde, ingénieure en pétrochimie
Acmée, mécanicienne et confidente
Idoïnos, manœuvre
Théomaque, manœuvre
Philamède, ingénieur en électrotechnique
Taurion, chef d’équipe
Démétros, mécanicien
Charimnène, technicien
Archiméon, médecin et cuisinier
Reus, vétéran
Syluïs, l’étranger

Acte I Scène 1
Reus, Charimnène, Démétros, Eleucyde

Coucher du soleil.
Salle de repos. Sombre, mobilier vétuste : au fond, des tables et des bancs ; devant, des sièges et un sofa. Dans un coin, un billard ou un flipper, peu importe.
Reus au fond, immobile. Une bouteille sur la table, mais il ne boit pas.
Assis devant : Charimnène, Démétros et Eleucyde.

Charimnène, les yeux dans le vague
Ah ce temps ! Ah cette pluie ! Elle me rend fou.

Démétros, sec
Il ne pleut plus.

Charimnène
Il ne pleut plus ? Mais je l’entends encore, la pluie. Je l’entends distinctement. Elle martèle le pont et résonne jusqu’ici.

Eleucyde, douce
Non, Charimnène, je t’assure, la pluie s’est arrêtée. Les tôles ruissellent encore, mais dans peu de temps ce sera oublié.

Charimnène
Ah, cette tempête ! Depuis combien de temps souffle-t-elle ?

Eleucyde
Voyons, elle a cessé à présent. Souviens-toi comme ça hurlait, comme tout craquait. Nous balancions terriblement et nous avions peur. C’est fini maintenant. On entend l’eau clapoter. As-tu regardé en bas ? L’eau clapote doucement. Demain il fera un temps magnifique. Peut-être le bateau viendra-t-il, d’ailleurs.

Charimnène, riant ostensiblement
Le bateau, laisse-moi rire ! Depuis combien de temps n’est-il pas passé ? Deux mois, six mois ?

Eleucyde
Tu exagères ! La tempête…

Charimnène
Ah, elle a bon dos, la tempête. As-tu déjà vu le bateau ? T’en souviens-tu ? Il est énorme, il ne craint rien. Taillé pour braver la fureur et remuer les flots. S’il l’avait voulu, il serait venu depuis longtemps. Mais non, il ne veut pas s’embêter. Il a sans doute mieux à faire. Probablement nous a-t-il définitivement oubliés. Nous n’avons plus rien à manger que de sempiternelles conserves ? Tant pis pour nous. Les cuves sont pleines ? Grand bien leur fasse. Théomaque gît sur sa banquette, la main broyée ? Il peut crever dans ses délires et ses draps humides. Pour quelque raison, nous avons cessé de les intéresser, nous n’existons plus. Un jour, par hasard, ils passeront par ici et retrouveront nos charognes. Ils resteront perplexes un instant, puis les jetteront aux requins et aux oiseaux.

Eleucyde
Tu divagues complètement, mon pauvre. Sous la tourmente que nous avons eue, le bateau aurait gîté follement. Il se serait fracassé contre un pilier et nous aurait tous entraînés dans les abysses.

Démétros, saisissant le bras d’Eleucyde
Il a raison, Eleucyde. Tu es gentille, mais tu te caches l’évidence. Ca fait au moins quatre jours qu’on peut naviguer sereinement par ici. Le rafiot aurait pu venir deux fois.

Eleucyde
Laisse-lui un peu de temps. Les beaux jours reviennent. Je suis persuadé qu’il sera là dès demain, en même temps que le soleil. Je le sens.

Démétros
Réveille-toi ma petite. Ils savent que Théo agonise depuis des jours mais ils ne rappliquent pas. Ils s’en foutent. Quand on parvient, non sans peine, à les joindre à la radio – c’est-à-dire quand ils ont épuisé leur collection de soucis techniques farfelus prétextes à éviter la conversation – et bien, alors,  ils font mine de ne pas comprendre. Je pense qu’on les ennuie et qu’ils se moquent de nous. Ils viendront quand ça leur chante, voilà tout.

Eleucyde
Je ne te crois pas, Démétros. Ce serait cruel. Inhumain.

Démétros hausse les épaules.

Charimnène
Ah ! Je vois que je ne suis pas fou. Ou alors, nous sommes au moins deux. (Silence)
Ils nous ont abandonnés, ces matelots d’opérette. Pas de doute, ils ne viendront jamais. Pourtant, j’aurais besoin qu’ils m’emportent, vite. Ce climat me vide, me délave, m’assèche de l’intérieur. Je n’en peux plus de cette atmosphère huileuse et viciée. J’étouffe dans la moiteur, je me noie chaque jour davantage. Je pars à la dérive, lentement. Je le sens. Je me ramollis et m’effiloche. Dans trois jours, je suis une méduse. Il faut que je m’en aille. Je pars avec Théomaque, dès que possible.

Démétros, ferme
Allons, sois gaillard. Tu as choisi cette vie, ce n’est pas le moment de te débiner. Fais face, mon vieux, comporte-toi en homme. Nous formons une troupe ; comme nous tous, tu as choisi la vie au grand air, l’action, l’aventure…

Charimnène
L’action, l’aventure ? J’admire ton entrain, mais je ne perçois pas où est l’aventure dans notre claustration sous des tôles des heures durant. Quelle est l’aventure à se faire détremper nuit et jour, pour le plaisir d’ouvrir et refermer cent fois les mêmes vannes, de surveiller les mêmes alarmes ? Notre plus gaie distraction est de scruter au large les navires qui nous narguent. Nous sommes abandonnés des hommes et des dieux. Je suis toujours stupéfait que vous ne vous soyez pas tous autant abrutis que moi, ou que le vieux.

Geste vague vers Reus, au fond.

Démétros
Abandonnés ou non, ça ne change rien. C’est même mieux ainsi. Tu dois te prendre en main, mon brave. Je me demande quel secours tu attends encore de l’extérieur, à ton âge. Tu veux partir ? Tu crois que tu seras moins seul en ville ? Si tu te morfonds ici, c’est que tu t’ennuies toi-même. Ailleurs, tu chanteras la même rengaine qu’ici ; mais là-bas, tu n’auras pas de camarades pour te taper dans le dos. Tu n’auras pas la liberté, tu n’auras pas le vent salé, tu n’auras pas l’horizon. Il ne tient qu’à toi de donner du sens à tes actes ; personne ne le fera à ta place, nulle part.

Charimnène
Mais je ne veux pas méditer. (Se frappe la tête de la paume)
Cela fait des mois que je suis enfermé là-dedans, que je me cogne aux murs. Vois où cela me mène. Maintenant je veux bouger, je veux voyager.

Démétros
Je ne te crois pas.

Charimnène
Il faut que je voyage. Je partirai avec le bateau, ils ne pourront pas m’en empêcher. Ils ne veulent pas se déplacer ? Ils ont oublié notre existence ? (Fait mine de réfléchir)
Très bien, je sais comment les aiguillonner. (Rit nerveusement)
Cette nuit-même, j’allume un grand feu de joie sur le pont. Ils auront trop peur que tout explose. Vous verrez avec quelle célérité ils accourront ! Et demain soir, je dors dans un lit sec.

Eleucyde, avec un sourire compatissant
Décidément, tu es devenu fou.

Silence.

Eleucyde
Tu plaisantais, n’est-ce pas ?